Quel dommage, monsieur, que nous soyons en Allemagne !

(…) Nous avions quitté les chemins briquetés de Hollande. Le pays était toujours très plat, très vert, mi-polders, mi-champs de cultures, avec, çà et là, de petits villages tranquilles, entourés joliment de bouquets de bois, et des petites maisons basses — fermes et laiteries — aux façades chaulées, aux toits de tuiles, dont le rouge jouait discrètement, sous un ciel gris perle, très profond et très doux.

Ce n’était plus la Hollande et ce n’était pas encore l’Allemagne. C’était un reste de Hollande dans très peu d’Allemagne, quelque chose d’intermédiaire qui donnait au paysage je ne sais quoi de plus gentiment mélancolique, un charme de chose très jeune ou très ancienne — je ne saurais dire — assez émouvant.

Et la route unie, sans une courbe, sans un ressaut, invitait à la vitesse.

Nul obstacle nulle part. Pas un caniveau, pas un dos d’âne : une piste bien entretenue de vélodrome. Scrupuleusement, les voitures que nous dépassions tenaient leur droite, et les charretiers, attentifs à leurs chevaux, nous saluaient au passage, sans servilité, presque en camarades.

Brossette me dit :

— Quel dommage, monsieur, que nous soyons en Allemagne !
— Pourquoi donc, Brossette ?
— Parce que je n’aime point ces gens-là… Et puis, monsieur, parce que voilà une route épatante où nous ferions facilement du quatre-vingt-dix… plus, peut-être…

Et, après un silence :

— C’est curieux !… Monsieur est bien sûr, au moins, que nous sommes en Allemagne ?
— Voyons !… Et la frontière ?… Tout à l’heure ?
Il haussa les épaules.
— Ça ? Une frontière ?… Oh ! là là !… Givet, oui… voilà une frontière… Mais du moment que monsieur est sûr ?

Et il grogna :

— Sale pays, tout de même !

Nous marchions lentement, comme dans une forêt enchantée, une forêt pleine d’embûches, de traquenards, de dangers, une forêt pleine d’ours, de tigres et de lions… Anxieux, nous interrogions l’horizon… Nous fouillions du regard, à droite et à gauche, la campagne, avec la peur de voir tout à coup surgir le casque à pointe du Règlement, avec la terreur de tout ce que devait cacher d’inconnu, de barbare, ce calme insidieux.

Et la 628-E8 était impatiente. On la sentait, toute frémissante d’élans retenus… Elle semblait encapuchonner son capot, comme un ardent étalon, son encolure, sous le mors qu’il mâche et qui le maîtrise. On eût dit vraiment qu’elle tirait sur le volant, comme un cheval sur ses guides… Je vis à l’horloge municipale d’un village qu’il était quatre heures et demie. Nous avions plus de deux cents kilomètres à faire, avant d’atteindre Dusseldorf, où nous eussions bien désiré arriver avant la nuit.

Pourquoi, à ce moment, songeai-je à la guerre de 70 ? Pourquoi justement, au lieu de ses horreurs, me revint à l’esprit cet épisode intime et consolant qu’au retour mon père m’avait conté ?

Il avait dû loger, pendant un mois, un général prussien, son état-major et sa suite. Très discret, d’une éducation parfaite, d’une bonne grâce très délicate, ce général n’avait pris de notre propriété que ce qui était indispensable à lui et à ses services. Il s’efforçait, par tous les moyens, de rendre moins humiliante, moins pénible, cette occupation, et il veillait à ce que rien – autant que cela était possible – ne fût changé des habitudes de la maison. Il se conduisait comme un hôte bien élevé, non comme un conquérant.

Un matin, il se fit annoncer chez mon père :

— Je viens d’apprendre, monsieur, lui dit-il, que vous avez un fils à l’armée de la Loire ?… Est-ce vrai ?
— Oui.
— Avez-vous de ses nouvelles ?
— Je n’en ai plus depuis longtemps déjà.
— Depuis quand, exactement ?
— Depuis Patay… soupira mon père.
— Ah !…

Puis :

— Voulez-vous me permettre de m’informer ?… Moi aussi, monsieur, j’ai des enfants… Je sais… Je sais… Cela ne vous désobligera pas que…
— Je vous en serai reconnaissant, au contraire… J’avoue que j’ai de grandes inquiétudes…

Le général demanda quelques renseignements complémentaires… et, saluant :

— À bientôt, j’espère…

Quelques jours après, il se présentait à nouveau… Il était tout souriant :

— J’ai des nouvelles de monsieur votre fils… Il est au Mans… Il se porte très bien… Je suis heureux d’avoir pu…

Puis :

— Je crois que nous touchons au terme de cette affreuse chose…

Puis encore :

— Voulez-vous me permettre de vous serrer la main ?

J’entendais encore mon père me dire qu’il n’avait jamais été plus touché par la bonté d’un homme, et que, jamais, il n’avait serré une main française avec autant de joie qu’il étreignit cette main allemande… C’est que mon père était, lui aussi, un brave homme… Dieu merci, il n’avait rien d’un héros de théâtre.

Sous l’impression de ce souvenir, je m’exaltai :

— Ma foi ! tant pis… m’écriai-je tout à coup… Arrivera ce qui pourra… Allons-y, Brossette, allons-y !

L’air était frais, la carburation excellente. La bonne C.-G.-V., lâchée, bondit et roula comme une trombe sur la route.

— L’accélérateur, Brossette !… Nous verrons bien…
— Sale pays ! répéta Brossette, en réglant ses gaz et donnant méthodiquement de l’avance à l’allumage.

En quelques minutes, nous fûmes à Emmerich, où nous traversâmes le Rhin, sur un bac à vapeur très puissant ; en quelques autres, à Clèves, dont nous escaladâmes les rues sinueuses et montueuses, à la grande joie des promeneurs – c’était un dimanche, – et sous la conduite d’un petit pâtissier, très fier d’être monté sur le marchepied, et qui nous mit gentiment sur notre chemin, de l’autre côté de la ville.

Ah ! quelle route !

Quelle route que cette route où nous mena le petit pâtissier de Clèves, la plus belle de ces belles routes du Rhin, construites par Napoléon, pour les affreux défilés de la guerre, et où, maintenant, passe ce que l’automobilisme apporte avec lui de civilisation moins rude, de sociabilité universelle et d’avenir pacificateur.

Elle était, cette route, bordée d’une double rangée de magnifiques ormes, avec du printemps très tendre, très jeune, entre leurs branches, une poussière de printemps, à peine rose, à peine verte, à la pointe de leurs branches ; elle était large, étalée, comme notre avenue des Champs-Élysées, douce et unie comme si elle eût été tendue de soie, et toute droite, si droite qu’on n’en voyait pas le bout, sinon, là-bas, tout là-bas, aux confins du ciel, un tout mince ruban jaune, un tout petit trait de pastel jaune que nous ne pouvions jamais atteindre… Et le soleil de cette fin de journée faisait avec les entrelacs de l’ombre, comme un tapis, tel que n’en tissèrent jamais les plus subtils artisans de la Perse.

Sur ce sol merveilleux, la machine, emportée au rythme d’un ronflement léger, régulier, infiniment doux – bruit d’ailes ou souffle de vent lointain – glissait, volait, ainsi qu’un oiseau rapide qui rase la surface immobile d’un lac.

Brossette ne disait plus rien, ne répondait plus à mes questions. Il était grave, regardait la route d’un œil légèrement bridé, et il écoutait chanter la belle chanson des cylindres.

Les champs me frappèrent par leur terre grasse, leur air cossu, leurs belles cultures, l’abondance de leurs troupeaux. Les villages, très propres, les seuils lavés, les fenêtres claires, les portes aux cuivres luisants avaient un aspect d’aisance tranquille. Partout cela sentait le travail, la sécurité, la richesse, je ne dis pas le bonheur, car le bonheur, c’est autre chose. Il ne se voit pas tout de suite aux yeux des hommes, comme le bien-être aux fenêtres des maisons. Il ne se voit qu’à la longue, il ne se voit pas souvent, il ne se voit presque jamais.

Nous prîmes de « la benzine » dans une petite ville dont je n’ai pas retenu le nom, ville de cinq mille habitants, à peu près, rebâtie, presque toute neuve, avec des rues larges, coupées de places ombragées, et des maisons où semblait régner un confort solide. Deux ponts, l’un tout neuf, l’autre très vieux, enjambaient, le premier, d’une seule courbe, le second, de deux arches gothiques, les deux bras d’une rivière, que bordaient de petites industries qu’à leur air actif et coquet l’on pressentait prospères.

Comme dans toute l’Allemagne, les édifices administratifs s’imposaient aux contribuables par leur monumentalité un peu effrayante, d’un goût horrible souvent, d’une opulence orgueilleuse et bien assise, toujours. Je m’étonnais grandement de voir, dans un endroit si peu important, tant de magasins de toute sorte, des boutiques de luxe, des soies drapées, des velours à traîne, des maroquineries étincelantes, des bijoux, des étalages de victuailles enrubannées, des charcuteries architecturales, ornées, comme des églises, un jour de fête. Partout l’abondance, la sensualité, la richesse.

Et je me disais :

— Ces objets ne sont pas là pour le simple plaisir de la montre. Il y a donc, dans ce petit pays, des gens qui les désirent et qui les achètent.

Je me disais encore, non sans mélancolie :

— Comme je suis loin de la France, des petites villes de France, de leurs rues mortes, de leurs maisons lézardées, de leurs boutiques sordides et fanées !… Chez nous, on ne travaille qu’à Paris, dans quelques grands centres, quelques villes du Nord, et dans le Sud-Est… Le reste s’étiole et meurt chaque jour. D’immenses richesses dorment inexploitées, partout. Qui donc, par exemple, songe à arracher aux Pyrénées le secret de leurs métaux ? Qui donc oserait confier des capitaux improductifs à cette jeunesse hardie qui, faute de trouver chez elle l’emploi de son activité et de sa force, est contrainte de s’expatrier et de travailler à l’enrichissement des autres pays ?… Comme je suis loin ici, de ces bons Français, rentiers et gogos, qui se disent toujours la lumière et la conscience du monde, et que je vois perpétuellement assis au seuil de leurs boutiques, devant la porte de leur demeure, abrutis et amers, crevant de leur paresse, s’appauvrissant de leur épargne, passant leurs lourdes journées à s’envier, se diffamer les uns les autres ! Nul effort individuel, nul élan collectif… Quand je reviens dans des régions traversées quelques années auparavant, je les retrouve un peu plus sales, un peu plus vieilles, un peu plus diminuées ; et chacun s’est enfoncé, un peu plus profondément, dans sa routine et dans sa crasse. Ce qui tombe n’est pas relevé. On met des pièces aux maisons, comme les ménagères en mettent aux fonds de culotte de leur homme. On ne crée rien. C’est à peine si on redresse un peu ce qui est par trop gauchi, si on remplace aux toits les ardoises qui manquent, les portes pourries, les fenêtres disloquées… N’ayant rien à faire, rien à imaginer, rien à vendre, rien à acheter, ils économisent… Sur quoi, mon Dieu !… Mais sur leurs besoins, leurs joies, leur dignité humaine, leur instruction, leur santé… Affreuses petites âmes, que ce grand mensonge antisocial, l’épargne, a conduites à l’avarice, qui est, pour un peuple, ce que l’artériosclérose est pour un individu. Ce n’est pas de leur bas de laine que la France a besoin, mais de leurs bras, de leur cerveau, de leur travail et de leur joie… Et ce n’est pas leur faute, après tout… On ne leur a jamais dit : « Vivez ! Travaillez ! » On leur a toujours dit : « Épargnez ! » Ils épargnent…

(aus Octave Mirbeau : La 628-E8, Bibliothèque Charpentier – Fasquelle, 1907)

Au lieu de les mettre en prison, on les a mis en Alsace…

Après avoir traversé le Rhin à Kehl, en dépit de nos lettres de recommandation et de nos beaux cachets rouges, nous avons dû passer par de longues et coûteuses formalités douanières. Absolument libre, en Allemagne, la circulation automobile subit en Alsace des règlements vexatoires, qui ont pour résultat de gêner beaucoup le commerce alsacien. Les hôteliers, les marchands, et surtout les propriétaires de ces luxueux garages installés dans les villes, supplient le gouvernement de rapporter des mesures qui les ruinent, en éloignant, de plus en plus, les automobilistes de ces régions admirables, hier encore très fréquentées pour la joie et au bénéfice de tout le monde. Mais le gouvernement reste sourd à ces doléances. Il a encore de la défiance, une sorte de rancune sourde contre ce pays.

Je n’avais pas revu Strasbourg depuis 1876. Faut-il dire que je ne l’ai pas reconnue ? À l’exception du quartier de la cathédrale, et de ce vieux quartier si pittoresque, qu’on appelle la petite France, rien d’autrefois n’est resté. Et encore, ces derniers vestiges, où nous nous retrouvons, vont bientôt disparaître. La pioche y est déjà. Aujourd’hui Strasbourg est une ville magnifique, spacieuse, et toute neuve, la ville des belles maisons blanches et des balcons fleuris. Nous n’en avons pas une pareille en France. Les larges voies des nouveaux quartiers, luisantes comme des parquets suisses, les universités monumentales, tous ces palais élevés à l’honneur des lettres, des sciences, et des armes aussi, par lesquels l’Allemagne s’est enfoncée jusqu’au plus profond du vieux sol français, ces jardins merveilleux, ce commerce actif qui, partout, s’épanouit en banques énormes, en boutiques luxueuses, et cette armée formidable qui veille sur tout cela, doivent faire réfléchir bien douloureusement ceux qui gardent encore, au cœur, d’impossibles espérances. Ah ! je plains le pauvre Kléber qui assiste, sur sa place, impuissant et en bronze, au développement continu d’une cité à qui il a suffi d’infuser du sang allemand pour qu’elle acquît aussitôt cette force et cette splendeur. Telle fut, au moins, ma première impression.

Je n’ai pas la prétention, en traversant une ville, de juger de sa mentalité. Un voyageur est dupe de tant d’apparences ! Et tant de choses lui échappent !… Mais j’ai longuement causé avec un Alsacien très intelligent, qui ne se paie pas de mots. Il m’a dit :

— Strasbourg est complètement germanisée… Quelques familles bourgeoises résistent encore. Mais leur résistance se borne à ressasser, en français, d’anciens souvenirs, le soir, autour de la lampe… Elles n’ont ni influence, ni crédit. N’oubliez pas, non plus, que le prêtre, en ce pays très catholique, s’est fait tout de suite l’agent le plus ardent, le plus écouté de la conquête définitive. Par intérêt, par politique, le prêtre est devenu profondément, agressivement allemand. Il n’a même pas attendu le dernier chant du coq gaulois, pour renier sa patrie !… Au vrai, il n’y a plus ici que très peu d’Alsaciens, noyés sous un flot d’Allemands qui, après l’annexion, sont venus en Alsace, comme on va aux colonies, prospecter des affaires et chercher fortune. Ce n’est pas la crème de l’Allemagne. Nos fonctionnaires, tous allemands aussi, ne sont pas, non plus, la crème des fonctionnaires. Beaucoup avaient de vilaines histoires, là-bas… Au lieu de les mettre en prison, on les a mis en Alsace… Et ils espèrent se faire pardonner, en affichant un zèle exagéré… Ils sont rigoureux, formalistes, très durs, et nous tiennent sous une tutelle un peu humiliante… Par exemple, nous avons ce qu’il y a de mieux comme armée… Sous ce rapport, on n’a pas lésiné, pas marchandé… vingt mille hommes !… Les meilleurs, les plus solides régiments de tout l’Empire… Oh ! nous n’en sommes pas très fiers… Je dois dire pourtant que les militaires ont beaucoup perdu de leur arrogance, de leur morgue… Les officiers sont affables, se mêlent davantage à la vie générale, vivent en bonne harmonie avec l’élément civil… Beaucoup sont riches et font de la dépense… Et puis, les musiques, qui se prodiguent dans les squares et sur les places, sont excellentes…

Comme je lui parlais de l’énorme développement de la ville :

— Oui !… fit-il assez vaguement… C’est surtout un décor, derrière lequel il y a bien de la misère… pour ne rien exagérer, bien de la gêne. Quoique l’Alsace ait un sol fertile, et qu’elle soit, pour ainsi dire, la seule province agricole de tout l’Empire, nous n’en sommes pas plus riches pour cela. La crise économique, qui frappe les centres industriels de la métropole, nous atteint, nous aussi… Les impôts nous écrasent… La vie est horriblement chère, quarante-cinq pour cent de plus qu’autrefois… Matériellement, nous ne sommes donc pas très heureux… Moralement, politiquement, nous restons, sous l’autorité de l’Allemagne, ce que nous étions sous celle de la France : soumis, passifs, et mécontents… On se trompe beaucoup en France sur la mentalité et la sentimentalité de l’Alsacien. Il n’est pas du tout tel que vous le croyez, tel que le représentent de fausses légendes, et toute une littérature stupidement patriotique… L’Alsacien déteste les Allemands, rien de plus exact… Vous en concluez qu’il adore les Français… Grave erreur ! S’il est vrai que dans l’imagerie populaire et les dictons familiers d’un pays se voie et se lise l’expression de ses sentiments véritables, vous serez fixé tout de suite quand vous saurez, de quelle façon peu galante et pareille, l’Alsacien traite les Allemands et les Français. Il dit des Allemands qu’ils sont des schwein, des porcs ; il appelle les Français, des « welches » !…

Je croyais avoir entendu : des belges. Je lui en fis la remarque.

— Welches… belges…, c’est le même mot, répondit-il. Et croyez que, dans son esprit, ceci n’est pas moins injurieux que cela. Au fond, ça lui est tout à fait indifférent d’être Allemand ou Français… Ce qu’il voudrait, c’est être Alsacien… Ce qu’il rêve ?… Son autonomie… Seulement, saurait-il s’en servir ?… J’ai bien peur que non… Un esprit de discipline traditionnel, atavique, le fait obéir, en rechignant, obéir tout de même, tantôt à la France, tantôt à l’Allemagne… Mais, livré à lui-même, je crains qu’il ne se perde dans toutes sortes de querelles intestines. Je ne crois pas qu’il sache, qu’il puisse se conduire tout seul… Il a besoin qu’on le mène par la bride… Fâché, il devient vite agressif, abondamment injurieux… Si vous connaissiez son patois ?… Oh ! bien plus riche en couleurs que l’argot parisien… Excellent homme, d’ailleurs, qu’il faut aimer, car il a de fortes qualités…

Il sourit, et je pus constater que son sourire n’avait aucune amertume.

— Je vous dis mes craintes… Craintes tout idéales, n’est-ce pas ?… Car l’autonomie de l’Alsace, voilà une question qui n’est pas près de se poser…

Il ajouta :

— Peut-être, de devenir Allemands, y avons-nous gagné un peu de dignité humaine… Tenez, sous l’Empire, Colmar était ignoblement sale, puante, décimée par la fièvre typhoïde. Elle n’avait pas d’eau, et en réclamait, à grands cris, mais vainement, depuis plus de cent ans. Le lendemain même de la conquête, le premier acte du gouvernement allemand a été d’amener, du Honach, d’abondantes sources d’une eau excellente, avec laquelle on a inondé et purifié la ville… Oui, les Allemands nous ont appris la propreté et l’hygiène, ce qui n’est pas négligeable, et l’insouciance de l’avenir, ce qui nous a fait une âme moins sordide et moins âpre. L’Allemand – je ne dis pas le juif allemand – l’Allemand ignore l’économie. Il est – non pas fastueux – car le faste suppose une imagination dans le goût, ou une ostentation dans la personnalité, que l’Allemand n’a pas, – mais très dépensier. Il dépense tout ce qu’il a, et souvent plus que ce qu’il a, au fur et à mesure de ses désirs et de ses caprices, presque toujours enfantins et coûteux. Un détail assez curieux… À Berlin – je dis Berlin, c’est toute l’Allemagne que je pourrais dire – le jour même des vacances, plus de deux cent mille familles quittent la ville… Elles vont s’abattre un peu partout, mais particulièrement en Suisse… Vous avez dû les rencontrer, au bord de tous les lacs, au sommet de toutes les cures d’air… Ces braves gens, un peu naïfs, un peu bruyants, un peu encombrants, emportent avec eux tout l’argent qu’ils ont chez eux… Soyez sûr qu’ils ne rentreront à la maison que lorsqu’ils auront usé jusqu’à leur dernier pfennig… Aussi les universités, les collèges, les pensions, qui connaissent ces mœurs-là, obligent-ils les pères de famille à payer, avant de partir, la future année scolaire de leurs enfants… Sans cela… cette fameuse instruction !…

Il se mit à rire.

— Eh bien, nous devenons, un peu, comme ça…
— En somme ? quoi ? interrogeai-je… vous n’êtes pas trop malheureux, sous le régime allemand ?

Il répondit simplement :

— Mon Dieu !… On vit tout de même… Quand on ne peut pas être soi… d’être ceci, ou bien cela… Turc, Lapon, ou Croate… allez… ça n’a pas une grande importance…
— Et la Lorraine ?
— Ça, c’est une autre histoire… Elle est restée française, jusque dans le tréfonds de l’âme… Sourires ou menaces, rien n’entame ce vieux sentiment, obstiné et profond… comme l’espérance…

(aus Octave Mirbeau: La 628-E8, Bibliothèque Charpentier – Fasquelle, 1907)