Saint Goar le batelier (2)

Effectivement, quelques semaines après le passage de l’empereur, saint Goar reçut les deux objets promis. Tous deux étaient l’ouvrage de l’enchanteur Merlin, et avaient chacun une propriété particulière. Le tonneau, tout au contraire de celui des Danaïdes, était toujours plein, pourvu qu’on n’en tirât le vin que par le robinet ; quant au collier c’était bien autre chose.
Dans l’épanchement du tête-à-tête, saint Goar s’était plaint à Charlemagne de la mauvaise foi des infidèles, qui maintenant qu’ils savaient les habitudes de saint Goar, au lieu d’avouer leur hérésie, répondaient tout bonnement qu’ils étaient chrétiens, traversaient le fleuve, protégés par ce titre, et, quand ils étaient sur l’autre rive, buvaient son vin et s’en allaient en lui faisant des cornes. Il n’y avait pas de remède à cela, rien ne ressemblant à un chrétien comme un infidèle qui fait le signe de la croix.
C’était à cet inconvénient que l’empereur Charles avait promis d’obvier, et c’était pour tenir sa promesse qu’il envoyait le collier préparé par Merlin.
En effet, le collier avait une vertu particulière. À peine avait-il touché la peau qu’il sentait à qui il avait affaire : si c’était à un chrétien, il restait dans son statu quo, et laissait tranquillement passer le vin de la bouche à l’estomac ; si c’était à un infidèle, il se resserrait immédiatement de moitié, de sorte que le buveur lâchait le verre, tirait la langue et tournait de l’oeil. Alors, saint Goar, qui se tenait près de lui avec une tasse pleine d’eau, le baptisait lestement, et la chose revenait au même. C’étaient donc deux cadeaux inappréciables et bien faits pour aller ensemble que celui du tonneau et du collier.
Saint Goar sentit la valeur de ce don ; aussi, non seulement pendant toute sa vie en fit-il usage, mais encore ordonna-t-il aux moines, qui s’étaient réunis à l’entour de lui, et qui de son vivant avaient fondé une abbaye dont il était le supérieur, d’en faire usage après sa mort. Les moines n’y manquèrent pas, et le collier et le tonneau miraculeux traversèrent les siècles en conservant leur puissance.
Malheureusement, en 1794, les Français s’emparèrent de Saint-Goar tellement à l’improviste que les moines n’eurent point le temps de sauver leur tonneau. En entrant au couvent, le premier soin des vainqueurs fut de descendre à la cave, et comme par un seul robinet le vin ne coulait pas à leur soif, ils employèrent l’expédient en usage en pareil cas, et lâchèrent trois ou quatre coups de pistolet dans la bienheureuse futaille, sans se donner la peine de boucher le trou des balles. Le soir, le régiment était ivre, mais la tonne, dont le charme se trouvait rompu, était à tout jamais vide.
Quant au carcan, le tambour-maître l’avait pris pour en faire un collier à son caniche, et les amateurs d’archéologie peuvent le voir tel qu’il était encore en 1809, dans le joli tableau d’Horace Vernet, intitulé le Chien du régiment.
Mais depuis 1812 on ne sait pas ce qu’il est devenu, le pauvre caniche ayant été gelé avec son maître dans la retraite de Russie.

(Alexandre Dumas: Divers contes. Lohnenswerte Quelle: Ebooks libres et gratuits)