La cathédrale de Cologne (2)

II

L’histoire, fleuve immense, où roule,
Avec de sourd mugissemens,
Sous le flot des hommes en foule,
Le gravier des évènemens.
Dans son lit aux rumeurs profondes,
Il charrie au cours de ses ondes
Les nations, les rois, les mondes,
Dont lui seul a le souvenir;
Et, pleins d’éclairs ou de ténèbres,
Les noms fameux, les noms célèbres,
Flottent dans ses vagues funèbres,
Vers l’océan de l’avenir.

Les préjugés et les croyances,
Les erreurs et les vérités,
Les rêves comme les sciences,
Les ombres comme les clartés :
Lois mortes, couronnes brisées,
Haillons de grandeurs méprisées,
Géans devenus des risées,
Débris de sépulcre et d’autel,
Gloire qui croule ou qui rayonne,
Tout se confond, tout tourbillonne
Dans ce lourd torrent qui bouillonne
Sous le souffle de l’Eternel.

Il va toujours ; rien ne l’arrête.
Chaque siècle y tombe à son tour,
Tout est sa proie et sa conquête.
Pour lui le passé n’est qu’un jour.
Il rattache au couchant l’aurore ;
Il pourrait nous dire, on l’ignore,
Ce qu’en l’œuvre humaine élabore
Le grand ouvrier Jéhova.
Il a la clé de chaque doute,
Et parfois révèle, en sa route,
Un mot au penseur qui l’écoute,
Sur ce qui vient ou qui s’en va.

Comme un bruit de l’Apocalypse
Il fait tonner sa grande voix.
Etoile ou peuple qui s’éclipse
Y vont s’engloutir à la fois.
Dans sa vague d’ombres remplie,
Plus d’une gloire qu’on oublie
Bien long-temps roule ensevelie,
Et dort des siècles de sommeil ;
Le flot sous un autre s’efface ;
Puis, s’il revient à la surface,
Le soleil lui fait à la face
Flamboyer un rayon vermeil.

Le voilà! c’est la chose ou l’homme
Qui renaît au jour ébloui.
Le monde regarde, le nomme,
Et bat des mains, criant : “C’est lui!”
Comme un plongeur qui sort de l’onde,
De la profondeur inféconde
Du tourbillon qui toujours gronde,
Il monte, une lumière au front.
Le voilà! C’est ton nom sublime
Qui des entrailles de l’abîme,
Aux cris de la foule unanime,
Jaillit, ô Gérard de Saint-Trond! (…)

(André van Hasselt)