Montaigne in Konstanz (3)

“Lendemein qui fut Dimenche, à cause de ce desordre, nous arrestames jusques après disner, & changeames de logis au brochet, où nous fumes fort bien. Le fils du Capitene de la ville, qui a esté nourri page chez M. de Meru, accompaigna tous-jours Messieurs à leur repas & ailleurs; si ne scavoit-il nul mot de francois. Les services de leurs tables se changent souvent. On leur donna là, & souvent depuis, après la nappe levée, d`autres nouveaus services parmy les verres de vin: le premier, des canaules, que les Guascons appellent; après, du pain d`espice, & pour le tiers un pain blanc, tandre, coupé à taillades, se tenant pourtant entier; dans les descoupures, il y a force espices & force sel jetté parmy, & audessus aussi de la croute de pain. Cette contrée est extresmement pleine de Ladreries, & en sont les chemins tout pleins. Les gens de village servent au des-juner de leurs gens de travail, des fouasses fort plattes, où il y a du fenouil, & au dessus de la fouasse des petits lopins de lard hachés fort menus & des gosses d`ail. Parmi les Alemands, pour honorer un home, ils gaignent tous-jours son costé gauche, en quelque assiete qu´il soit; & prennent à offense de se mettre à son costé droit, disant que pour déferer à un home, il faut lui laisser le costé droit libre, pour mettre la main aux armes. Le dimenche après disner nous partimes de Constance; & après avoir passé le lac à une lieue de la ville, nous en vinsmes coucher à SMARDORFF, deux lieues, qui est une petite ville Catholicque, à l`enseigne de Coulogne, & logeames à la poste qui y est assise pour le passage d`Italie en Alemaigne, pour l`Empereur.”