Victor Tissot über Düsseldorf, Heinrich Heine und Herrn Kinz

Si Cologne est la métropole du pays rhénan, une capitale un peu sombre et un peu triste avec ses vieilles rues gothiques, Dusseldorf est la ville aimable et gracieuse, la ville artiste par excellence, le Paris de l’art en Allemagne.

Les peintres de Dusseldorf ont fait d’aussi bonnes affaires que les peintres de l’avenue de Villiers ils exportent dans les deux Amériques, et tout chevalier de la palette de quelque renom possède aujourd’hui son hôtel à pignon bariolé.

Plus avancée même que celle de Paris, l‘Association des artistes de Dusseldorf est depuis 1842 dans ses meubles, et quels meubles! Un palais princier, un monument qui n’a pas son égal. Ce n’était qu’un modeste pavillon il y a une quarantaine d’années, au milieu d’un terrain immense situé aux extrémités de la ville, où la Dussel promenait sous les arbres ses eaux paresseuses.

(…)

Henri Heine, le plus français des Allemands, naquit à Dusseldorf.

On a mis une toute petite plaque sur la façade de la maison paternelle du grand poète, qui appartient aujourd’hui à un boucher, M. Kinz. (Ob “Herr Kinz” eine Kunstfigur vorstellt, die für Tissot die Versingularisierung von Hinz und Kunz repräsentieren soll, konnte noch nicht geklärt werden; Anm.: rheinsein)

Ce boucher est un lettré, et sa femme, quand elle n’inscrit pas sur ses livres les côtelettes, les biftecks et les aloyaux vendus, est plongée dans la lecture de quelque ouvrage de Heine.

C’est elle qui fait habituellement les honneurs dela maison aux admirateurs de son poète de prédilection.

Les visiteurs sont toujours les bienvenus, les époux Kinz sont heureux de trouver là une occasion toute naturelle de montrer leurs prédilections littéraires.

- Ah ! monsieur, s’écria M. Kinz, en m’arrêtant en bas de l’escalier, voyez-vous, ce qui doit arriver arrive. Voila vingt ans que je me suis dit que j’aurais la maison de Heine; j’ai fini par l’avoir.

J’aime les poètes et les philosophes, je les mets bien au-dessus des peintres et des artistes car, vous et moi, monsieur, nous pourrions aisément, en nous appliquant bien, peindre un tableau ou faire une statue, mais jamais nous n’arriverons à écrire un beau livre ni à formuler des pensées profondes, si nous n’avons pas l’inspiration. Henri Heine l’avait! Inclinons-nous devant son génie.

Voilà vingt ans, comme je vous l’ai dit, que l’idée d’avoir cette maison me tourmentait. L’autre jour, Mme Friedlander, l’ancienne propriétaire, me fit appeler et me dit: “Kinz, avez-vous toujours l’intention d’acheter la maison de Heine? – Si j’en ai l’intention, madame, mais c’est une envie folle!”

“Et nous voilà tombant aussitôt d’accord sur le prix, courant chez le notaire, dressant l’acte séance tenante, de sorte que le soir même, en soupant, je dis à ma femme que nous allions déménager. D’abord elle fit la grimace, nous venions d’acheter la maison que nous habitions mais lorsqu’elle sut qu’il s agissait de la maison de Henri Heine, elle fut toute joyeuse. Tenez, voici la porte brune dont parle le poète et sur laquelle sa mère lui apprenait à écrire les lettres avec la craie. “Si je suis devenu écrivain, dit Henri Heine, dans le Tambour Legrand, cela a coûté assez de peine à ma mère!” Et cependant la brave femme n’avait pas la main légère; Henri était un enfant terrible, la seule chose qui l’empêchait de jouer quelque méchant tour aux voisins, c’était la crainte d’être fouetté.”

Pendant ce discours, nous étions montés jusqu’au premier étage.

Ici, nouvelle allocution émue :

- Tenez, Monsieur, la pièce où nous sommes servait de chambre d’étude au poète. Voyez cette petite armoire dont l’intérieur est divisé en compartiments, c’est Heine qui l’a rangée ainsi pour y serrer ses livres, ses cahiers, ses jouets; il avait dix ans alors et quel esprit d’ordre il n’a rien oublié, pas même une petite cachette pour ses économies… La voici !…

La religion juive était suivie à la lettre dans la maison, Henri avait un respect tout particulier pour le jour du sabbat, qui est un jour de repos.

Un samedi toute la rue est en émoi, le feu s’est déclaré chez un voisin, les pompes arrivent, tout le monde fait la chaîne. Notre poète, qui est parmi les curieux; répond, quand on lui présente un seau. “Je n’y toucherai pas, c’est le jour du sabbat..”

Cependant il savait comment s’y prendre pour éluder la loi. Il raconte que ses amis et lui étant allés se promener, arrivèrent devant de belles grappes de raisin qui pendaient sur la route lui s’élança sur la treille et mordit les raisins à belles dents, les uns après les autres.

“Que fais-tu là? lui crièrent ses camarades, c’est aujourd’hui le jour du sabbat!

- Mais je ne fais pas de mal, riposta Henri; si le Talmud me défend de prendre quoi que ce soit avec les mains, il ne m’interdit ni de mordre ni de manger!”

Un bureau de placement est installé aujourd’hui dans la partie de la maison qui servait de comptoir à M. Heine, le père du poète qui, de marchand de grains, s’était fait négociant en draps de Lyon. (…)

(aus: Victor Tissot, De Paris à Berlin : mes vacances en Allemagne (1886))