Nicolas Boileau: Le passage du Rhin (2)

Ce discours d’un guerrier que la colère enflamme
Ressuscite l’honneur déjà mort en leur âme;
Et, leurs cœurs s’allumant d’un reste de chaleur,
La honte fait en eux l’effet de la valeur.
Ils marchent droit au fleuve, où Louis en personne,
Déjà prêt à passer, instruit, dispose, ordonne.
Par son ordre Grammont le premier dans les flots
S’avance soutenu des regards du héros:
Son coursier écumant sous son maître intrépide,
Nage tout orgueilleux de la main qui le guide.
Revel le suit de près: sous ce chef redouté
Marche des cuirassiers l’escadron indompté.
Mais déjà devant eux une chaleur guerrière
Emporte loin du bord le bouillant Lesdiguière,
Vivonne, Nantouillet, et Coislin, et Salart;
Chacun d’eux au péril veut la première part:
Vendôme, que soutient l’orgueil de sa naissance,
Au même instant dans l’onde impatient s’élance:
La Salle, Béringhen, Nogent, d’Ambre, Cavois,
Fendent les flots tremblants sous un si noble poids.
Louis, les animant du feu de son courage,
Se plaint de sa grandeur qui l’attache au rivage.
Par ses soins cependant trente légers vaisseaux
D’un tranchant aviron déja coupent les eaux:
Cent guerriers s’y jetant signalent leur audace.
Le Rhin les voit d’un œil qui porte la menace;
Il s’avance en courroux. Le plomb vole à l’instant,
Et pleut de toutes parts sur l’escadron flottant.
Du salpêtre en fureur l’air s’échauffe et s’allume,
Et des coups redoublés tout le rivage fume.
Déjà du plomb mortel plus d’un brave est atteint:
Sous les fougueux coursiers l’onde écume et se plaint.
De tant de coups affreux la tempête orageuse
Tient un temps sur les eaux la fortune douteuse;
Mais Louis d’un regard sait bientôt la fixer:
Le destin à ses yeux n’oserait balancer.
Bientôt avec Grammont courent Mars et Bellone;
Le Rhin à leur aspect d’épouvante frissonne:
Quand, pour nouvelle alarme à ses esprits glacés,
Un bruit s’épand qu’Enguien et Condé sont passés:
Condé, dont le seul nom fait tomber les murailles,
Force les escadrons, et gagne les batailles;
Enguien, de son hymen le seul et digne fruit,
Par lui dès son enfance à la victoire instruit.
L’ennemi renversé fuit et gagne la plaine;
Le dieu lui-même cède au torrent qui l’entraîne;
Et seul, désespéré, pleurant ses vains efforts,
Abandonne à Louis la victoire et ses bords.

Du fleuve ainsi dompté la déroute éclatante
A Wurts jusqu’en son camp va porter l’épouvante.
Wurts, l’espoir du pays, et l’appui de ses murs;
Wurts… Ah! quel nom, grand roi, quel Hector que ce Wurts!
Sans ce terrible nom, mal né pour les oreilles,
Que j’allais à tes yeux étaler de merveilles!
Bientôt on eût vu Skink dans mes vers emporté
De ses fameux remparts démentir la fierté;
Bientôt… Mais Wurts s’oppose à l’ardeur qui m’anime.
Finissons, il est temps: aussi bien si la rime
Allait mal à propos m’engager dans Arnheim,
Je ne sais pour sortir de porte qu’Hildesheim.

Oh! que le ciel, soigneux de notre poésie,
Grand roi, ne nous fit-il plus voisins de l’Asie!
Bientôt victorieux de cent peuples altiers,
Tu nous aurais fourni des rimes à milliers.
Il n’est plaine en ces lieux si sèche et si stérile
Qui ne soit en beaux mots par-tout riche et fertile
Là, plus d’un bourg fameux par son antique nom
Vient offrir à l’oreille un agréable son.
Quel plaisir de te suivre aux rives du Scamandre;
D’y trouver d’Ilion la poétique cendre;
De juger si les Grecs, qui brisèrent ses tours,
Firent plus en dix ans que Louis en dix jours!
Mais pourquoi sans raison désespérer ma veine?
Est-il dans l’univers de plage si lointaine
Où ta valeur, grand roi, ne te puisse porter,
Et ne m’offre bientôt des exploits à chanter?
Non, non, ne faisons plus de plaintes inutiles:
Puisqu’ainsi dans deux mois tu prends quarante villes,
Assuré des bons vers dont ton bras me répond,
Je t’attends dans deux ans aux bords de l’Hellespont.

Nicolas Boileau (1636-1711)
Le passage du Rhin, Teil 2