Drachenfels: une de ces collines sacrées où l’âme d’un temps s’élabore

Il souffle sur le Drachenfels un vent à jeter bas le dernier pan de mur de ce vieux burg dont le démantèlement date de la guerre de Trente ans. C’est une moitié de tour couronnée de créneaux, percée de fenêtres, envahie par le lierre et les plantes sauvages. Une balustrade de fer permet de se pencher sur le roc pour fixer le paysage. Mais le paysage, ce sont des nuages à la débandade qui courent au ras des Sept-Montagnes et qui ne laissent apercevoir qu’à des rares intervalles des cimes difficiles à nommer, le Breiberg, le Minderberg ou le Hemmerich. En bas, le fleuve court à pleins bords, large, sombre, presque noir, tant le jour est sinistre. “La vue, dit le guide, est une des plus belles du Rhin.” Je veux bien, mais il faut retenir son chapeau.
(…)
J’ai pensé toute à l’heure que Tristan pouvait passer le Rhin. Un Chateaubriand, un Gesril donnent à l’honneur une marque française. C’est le même honneur dont témoignent la vie d’un Bayard ou les vers d’un Corneille. J’en cherche l’équivalent dans la poésie allemande. Fustel de Coulanges a dès longtemps prouvé que les anciens Francs se fondirent avec la tradition gauloise, et que l’origine de nos mœurs et la source de notre sensibilité ne sont pas germaines. L’honneur, qui est une façon de sentir, ne se confond ni avec l’honnêteté ni avec l’honorabilité. Ses limites ne sont définies que chez ses loyaux serviteurs.
… Le Drachenfels est une de ces collines sacrées où l’âme d’un temps s’élabore. Depuis que j’en suis descendu j’ai vue que l’Allemagne rajeunie prenait volontiers pour symbole Siegfried forgeant le glaive. Ainsi l’art donne à une nation les fortes image où elle mire son énergie.

(Henry Bordeaux: Sur le Rhin, Paris 1905/1919)