Pforzheimer Lindenkult

doré_pforzheimer lindenkult
Voici donc le culte des arbres revenu. Ce culte a longtemps, a toujours persisté en Allemagne. Il y existe encore; mais ce n’est plus au chêne, à l’orme, au hêtre ou au frêne que s’adressent les hommages, surtout ceux de la jeunesse, c’est au tilleul. Les dévots du tilleul y poussent leur ferveur jusqu’au fanatisme, et leur fanatisme jusqu’au meurtre.
J’avais refusé de le croire. Ce matin, j’ouvre mon journal; j’y lis, à la date du 30 décembre 1860, qu’un jeune homme de Pforzheim, palatinat du Rhin, a tenté d’assassiner le bourgmestre au moyen d’un révolver, dont les quatre canons étaient chargés d’une balle de plomb.
Arrêté sur-le-champ, le coupable déclara n’avoir personnellement aucune haine contre ledit magistrat, mais celui-ci, abusant de son autorité, venait de faire abattre des tilleuls, auxquels les Pforzheimois portent un culte, et il avait voulu le punir de cette profanation.
Le journal ajoute: „Ce jeune homme appartient à une famille honorable, ses antécédents sont purs, et jamais il n’a manifesté rien qui pût faire supposer en lui un dérangement mental.“
En quoi donc le tilleul mérite-t-il plus que les autres arbres d’exciter aujourd’hui, en plein dix-neuvième siècle, des sentiments de sympathie aussi violents? C’est que la jeune Allemagne l’a proclamé l’arbre des amoureux, sa feuille ayant la forme d’un cœur.
Si je ne craignais de m’attirer une mauvaise affaire, si je ne ressentais une horreur naturelle pour toutes les armes à feu, et spécialement pour les révolvers à quatre coups, je ferais observer que les anatomistes protestent contre cette prétendue forme de la feuille susdite qui, se terminant par une pointe aiguë, resemble, en réalité, moins à un cœur qu’à l’as de cœur; mais ici la convention triomphe de l’anatomie, qui ne doit jamais se mêler aux choses de l’amour.

(Xavier-Boniface Saintine: La Mythologie du Rhin, mit Illustrationen von Gustave Doré, 1862)