Victor Hugo am Rheinfall in seinem Gehirn

Mon ami, que vous dire ? Je viens de voir cette chose inouïe. Je n’en suis qu’à quelques pas. J’en entends le bruit. Je vous écris sans savoir ce qui tombe de ma pensée. Les idées et les images s’y entassent pêle-mêle, s’y précipitent, s’y heurtent, s’y brisent, et s’en vont en fumée, en écume, en rumeur, en nuée. J’ai en moi comme un bouillonnement immense. Il me semble que j’ai la chute du Rhin dans le cerveau.

J’écris au hasard, comme cela vient. Vous comprendrez si vous pouvez.

On arrive à Laufen. C’est un château du treizième siècle, d’une fort belle masse et d’un fort beau style. Il y a à la porte deux guivres dorées, la gueule ouverte. Elles aboient. On dirait que ce sont elles qui font le bruit mystérieux qu’on entend.

On entre.

On est dans la cour du château. Ce n’est plus un château, c’est une ferme. Poules, oies, dindons, fumier ; charrette dans un coin ; une cuve à chaux. Une porte s’ouvre. La cascade apparaît.

Spectacle merveilleux !
Effroyable tumulte ! Voilà le premier effet. Puis on regarde. La cataracte découpe des golfes qu’emplissent de larges squames blanches. Comme dans les incendies, il y a de petits endroits paisibles au milieu de cette chose pleine d’épouvante ; des bosquets mêlés à l’écume ; de charmants ruisseaux dans les mousses ; des fontaines pour les bergers arcadiens de Poussin, ombragées de petits rameaux doucement agités. ― Et puis ces détails s’évanouissent, et l’impression de l’ensemble vous revient. Tempête éternelle. Neige vivante et furieuse.

Le flot est d’une transparence étrange. Des rochers noirs dessinent des visages sinistres sous l’eau. Ils paraissent toucher la surface et sont à dix pieds de profondeur. Au-dessous des deux principaux vomitoires de la chute, deux grandes gerbes d’écume s’épanouissent sur le fleuve et s’y dispersent en nuages verts. De l’autre côté du Rhin, j’apercevais un groupe de maisonnettes tranquilles, où les ménagères allaient et venaient.

Pendant que j’observais, mon guide me parlait. ― Le lac de Constance a gelé dans l’hiver de 1829 à 1830. Il n’avait pas gelé depuis cent quatre ans. On y passait en voiture. De pauvres gens sont morts de froid à Schaffhouse. ―

Je suis descendu un peu plus bas, vers le gouffre. Le ciel était gris et voilé. La cascade fait un rugissement de tigre. Bruit effrayant, rapidité terrible. Poussière d’eau, tout à la fois fumée et pluie. À travers cette brume on voit la cataracte dans tout son développement. Cinq gros rochers la coupent en cinq nappes d’aspects divers et de grandeurs différentes. On croit voir les cinq piles rongées d’un pont de titans. L’hiver, les glaces font des arches bleues sur ces culées noires.

Le plus rapproché de ces rochers est d’une forme étrange ; il semble voir sortir de l’eau pleine de rage la tête hideuse et impassible d’une idole hindoue, à trompe d’éléphant. Des arbres et des broussailles qui s’entremêlent à son sommet lui font des cheveux hérissés et horribles.

A l’endroit le plus épouvantable de la chute, un grand rocher disparaît et reparaît sous l’écume comme le crâne d’un géant englouti, battu depuis six mille ans de cette douche effroyable.

Le guide continue son monologue. ― La chute du Rhin est à une lieue de Schaffhouse. La masse du fleuve tout entière tombe là d’une hauteur de « septante pieds ». ―

L’âpre sentier qui descend du château de Laufen à l’abîme traverse un jardin. Au moment où je passais, assourdi par la formidable cataracte, un enfant, habitué à faire ménage avec cette merveille du monde, jouait parmi des fleurs et mettait en chantant ses petits doigts dans des gueules-de-loup roses.

Ce sentier a des stations variées, où l’on paie un peu de temps en temps. La pauvre cataracte ne saurait travailler pour rien. Voyez la peine qu’elle se donne. Il faut bien qu’avec toute cette écume qu’elle jette aux arbres, aux rochers, aux fleuves, aux nuages, elle jette aussi un peu quelques gros sous dans la poche de quelqu’un. C’est bien le moins.

Je suis parvenu par ce sentier jusqu’à une façon de balcon branlant pratiqué tout au fond, sur le gouffre et dans le gouffre.

Là, tout vous remue à la fois. On est ébloui, étourdi, bouleversé, terrifié, charmé. On s’appuie à une barrière de bois qui tremble. Des arbres jaunis, ― c’est l’automne, ― des sorbiers rouges entourent un petit pavillon dans le style du café turc, d’où l’on observe l’horreur de la chose. Les femmes se couvrent d’un collet de toile cirée (un franc par personne). On est enveloppé d’une effroyable averse tonnante.

De jolis petits colimaçons jaunes se promènent voluptueusement sous cette rosée sur le bord du balcon. Le rocher qui surplombe au-dessus du balcon pleure goutte à goutte dans la cascade. Sur la roche qui est au milieu de la cataracte, se dresse un chevalier troubadour en bois peint appuyé sur un bouclier rouge à croix blanche. Un homme a dû risquer sa vie pour aller planter ce décor de l’Ambigu au milieu de la grande et éternelle poésie de Jéhovah.

Les deux géants qui redressent la tête, je veux dire les deux plus grands rochers, semblent se parler. Ce tonnerre est leur voix. Au-dessus d’une épouvantable croupe d’écume, on aperçoit une maisonnette paisible avec son petit verger. On dirait que cette affreuse hydre est condamnée à porter éternellement sur son dos cette douce et heureuse cabane.

Je suis allé jusqu’à l’extrémité du balcon ; je me suis adossé au rocher.

L’aspect devient encore plus terrible. C’est un écroulement effrayant. Le gouffre hideux et splendide jette avec rage une pluie de perles au visage de ceux qui osent le regarder de si près. C’est admirable. Les quatre grands gonflements de la cataracte tombent, remontent et redescendent sans cesse. On croit voir tourner devant soi les quatre roues fulgurantes du char de la tempête.

Le pont de bois était inondé. Les planches glissaient. Des feuilles mortes frissonnaient sous mes pieds. Dans une anfractuosité du roc, j’ai remarqué une petite touffe d’herbe desséchée. Desséchée sous la cataracte de Schaffhouse ! Dans ce déluge, une goutte d’eau lui a manqué. Il y a des cœurs qui ressemblent à cette touffe d’herbe. Au milieu du tourbillon des prospérités humaines, ils se dessèchent. Hélas ! C’est qu’il leur a manqué cette goutte d’eau qui ne sort pas de la terre, mais qui tombe du ciel, l’amour !

Dans le pavillon turc, lequel a des vitraux de couleur, et quels vitraux ! Il y a un livre où les visiteurs sont priés d’inscrire leurs noms. Je l’ai feuilleté. J’y ai remarqué cette signature : Henri, avec ce paraphe : (hier im Original die Abbildung eines einfachen verschnörkelten handgezeichneten, vielleicht lateinischen, vielleicht auch griechischen Buchstabens; Anm. rheinsein) Est-ce un V ?

Combien de temps suis-je resté là, abîmé dans ce grand spectacle ? Je ne saurais vous le dire. Pendant cette contemplation, les heures passeraient dans l’esprit comme les ondes dans le gouffre, sans laisser trace ni souvenir.

Cependant on est venu m’avertir que le jour baissait. Je suis remonté au château, et de là je suis descendu sur la grève d’où l’on passe le Rhin pour gagner la rive droite. Cette grève est au bas de la chute, et l’on traverse le fleuve à quelques brasses de la cataracte. On s’aventure pour ce trajet dans un petit batelet charmant, léger, exquis, ajusté comme une pirogue de sauvage, construit d’un bois souple comme de la peau de requin, solide, élastique, fibreux, touchant les rochers à chaque instant et s’y écorchant à peine, manœuvré comme tous les canots du Rhin et de la Meuse, avec un crochet et un aviron en forme de pelle. Rien n’est plus étrange que de sentir dans cette coquille les profondes et orageuses secousses de l’eau.

Pendant que la barque s’éloignait du bord, je regardais au-dessus de ma tête les créneaux couverts de tuiles et les pignons taillés du château qui dominent le précipice. Des filets de pêcheurs séchaient sur les cailloux au bord du fleuve. On pêche donc dans ce tourbillon ? Oui, sans doute. Comme les poissons ne peuvent franchir la cataracte, on prend là beaucoup de saumons. D’ailleurs dans quel tourbillon l’homme ne pêche-t-il pas ?

Maintenant je voudrais résumer toutes ces sensations si vives et presque poignantes. Première impression : on ne sait que dire, on est écrasé comme par tous les grands poèmes. Puis l’ensemble se débrouille. Les beautés se dégagent de la nuée. Somme toute, c’est grand, sombre, terrible, hideux, magnifique, inexprimable.

De l’autre côté du Rhin, cela fait tourner des moulins.

Sur une rive, le château ; sur l’autre, le village, qui s’appelle Neuhausen.

Tout en nous laissant aller au balancement de la barque, j’admirais la superbe couleur de cette eau. On croit nager dans de la serpentine liquide.

Chose remarquable, chacun des deux grands fleuves des Alpes, en quittant les montagnes, a la couleur de la mer où il va. Le Rhône, en débouchant du lac de Genève, est bleu comme la Méditerranée ; le Rhin, en sortant du lac de Constance, est vert comme l’océan.

Malheureusement le ciel était couvert. Je ne puis donc pas dire que j’aie vu la chute de Laufen dans toute sa splendeur. Rien n’est riche et merveilleux comme cette pluie de perles dont je vous ai déjà parlé, et que la cataracte répand au loin ; cela doit être pourtant plus admirable encore lorsque le soleil change ces perles en diamants et que l’arc-en-ciel plonge dans l’écume éblouissante son cou d’émeraude, comme un oiseau divin qui vient boire à l’abîme.

De l’autre bord du Rhin, d’où je vous écris en ce moment, la cataracte apparaît dans son entier, divisée en cinq parties bien distinctes qui ont chacune leur physionomie à part et forment une espèce de crescendo. La première, c’est un dégorgement de moulins ; la seconde, presque symétriquement composée par le travail du flot et du temps, c’est une fontaine de Versailles ; la troisième, c’est une cascade ; la quatrième est une avalanche ; la cinquième est le chaos.

Un dernier mot, et je ferme cette lettre. À quelques pas de la chute, on exploite la roche calcaire, qui est fort belle. Du milieu d’une des carrières qui sont là, un galérien, rayé de gris et de noir, la pioche à la main, la double chaîne au pied, regardait la cataracte. Le hasard semble se complaire parfois à confronter dans des antithèses, tantôt mélancoliques, tantôt effrayantes, l’œuvre de la nature et l’œuvre de la société.

(aus Victor Hugo: Le Rhin, Lettres à un ami, 1842)