Le Styx des Alpes (2)

(…) Au-dessus des bains commence la gorge proprement dite de la Tamina ; point d’autre bruit que le grondement sourd des eaux ; plus de trace de créature vivante ; parfois seulement peut-être un petit oiseau voyageur vient, comme un troubadour égaré, passer dans cette solitude, pour la fuir aussitôt épouvanté. Munis du billet qu’il faut prendre pour visiter la Tamina, nous avonçons sur la rive droite : tout ce que nous avons vu jusqu’à ce moment n’est qu’un prélude.
Cependant la petite route a fini ; il nous faudra suivre l’espace d’un démi-kilomètre un sentier formé par de solides madriers soutenus par les rochers qui pendent au-dessus du gouffre. On rampera, pour ainsi dire, le long de l’affreuse paroi : c’est un paysage de Dante, c’est un château de l’enfer ; mais quelle terrible architecture! Le site est grandiose et terrifiant, unique et incomparable. Il me semble lire sur les sombres rochers la parole désolante : Laissez là l’espérance!
L’obscurité se fait : à dix pas je ne reconnais pas mon compagnon, et les personnes qui nous précèdent s’agitent comme des spectres. On se parle peu ; on sent et on admire en frissonnant. Les vagues écumantes roulent sous les voûtes sombres avec un murmure lugubre, ou frappent avec éclat, jaillissent et relentissent sur le roc, et ruissellent des saillies aiguées, puis retombent dans les fonds ténébreux, et s’écoulent, grondant en tonnèrres prolongés.
À mesure qu’on avance, la voix du torrent, renforcée par l’écho, nous absorbe davantage ; le plancher qui nous porte est trempé de l’eau dégouttant des rochers. À chaque endroit particulièrement saillant et terrible nous nous disons : Que deviendrions-nous si un madrier manquait sous nos pieds? C’est ici un vrai Styx, dont les eaux réduites par des nombreuses chutes en tourbillons d’écume, peintes en noir par les débris enlevés aux rochers, aident par leur sombre aspect à rendre le site plus funêbre. Que d’années aura-t-il fallu au torrent pour se frayer un passage à travers cet affreuse crevasse!
Mais éloignons un moment le regard des profondeurs pour voir au-dessus de nous. L’oeil, le plus souvent, n’aperçoit que les parois des rochers qui semblent se joindre à deux cent mètres de hauteur ; d’autre fois un petit espace de firmament, quelques parcelles du bleu d’azur planent au-dessus du gouffre, et sourient au voyageur qui se meut au fond du noir abîme. Les rochers eux-mêmes dessinent dans la voûte du ciel des curieuses mosaîques, des figures géométriques, des lacs, des pelouses dont les fleurs sont les étoiles. J’aimerais à contempler ces bouches au moment d’un orage, lorsque l’éclair y glisse sa lumière ardente, et fait resplendir d’un feu sinistre et les rochers et les flots bouillonnants.
Quoiqu’il ne soit pas possible de voir d’un seul coup d’oeuil tout le passage, il y a néanmoins un endroit où la plus grande portion en est visible ; on fait bien de s’y arrêter un moment, pour concentrer et graver les impressions ressenties. Ça et là nous rencontrons un voyageur ; en voici un devant nous qui brandit sa canne ; on dirait Télémaque écartant de son épée les ombres aux enfers. Les touristes les plus timides se penchent en marchant vers le rocher, comme s’ils y cherchaient un refuge ; les plus hardis, cramponnés à la balustrade, s’amusent à voir le cours tourmenté de la Tamina ; la plus grande largeur du torrent n’est que de dix mètres.
Cependant, vers les hauteurs, les rochers se sont rapprochés de plus en plus ; enfin, à deux cent cinquante mètres au-dessus de nos têtes, ils se sont joints pour former ce que l’on appelle le “pont naturel” (Naturbrücke).
En cet endroit se trouve la grotte d’où s’échappe la source renommée de Pfaeffers. Un jeune homme est là et sert de guide. La lumière est toujours prête pour éclairer l’étranger à travers cette galerie latérale longue de trente mètres.

(F. A. Robischung, Un touriste alpin à travers la forêt de Bregenz et la Via Mala (1881))

Le Styx des Alpes

À ma gauche coule le Rhin ; au delà c’est le canton des Grisons ; je suis entré dans celui de Saint-Gall. On a cru reconnaître que le Rhin n’a pas toujours suivi le cours actuel : les terrains d’ alluvion du pays de Wallenstadt, et en général de la vallée de la Limmat, tendent à démontrer que, il y a une vingtaine de siècles, le fleuve se jetait dans le lac de Wallenstadt, couloit ensuite dans celui de Zurich, et finalement se confondait avec l’Aar, à partir de Brugg (Suisse). Le silence des Romains à l’endroit de la cataracte de Schaffhouse est très significatif à cet égard. Suivant des sérieuses observations hydrographiques, le Rhin se serait donc frayé peu à peu un passage à travers les rochers pour prendre une direction nouvelle vers le nord. Ce serait un de ces caprices qu’il s’est déjà permis ailleurs : du temps de Philippe-Auguste, la ville de Vieux-Brisach, batie sur de haute rochers, était alsacienne ; mais le Rhin, changeant de cours au moment d’une grande inondation, rejeta la ville sur la rive droite, et depuis lors elle est badoise.
En roman le mot “Rhin” signifie eau courante : ne faudrait-il pas trouver l’origine de ce nom propre dans le verbe grec (…), qui signifie couler, et rapprocher de cette étymologie les mots Rhône et Rha (l’ancien nom du Volga)?
Le pays où je suis est vaste et large ; il est dominé par les montagnes du canton de Glaris.
À Ragatz je descendis avec mon compagnon. Il me suffira de dire que cinquant mille personnes visitent anuellement Ragatz et la Tamina, pour donner une idée de l’animation qui règne en cet endroit. Nous entendons les couchers de toute livrée nous crier: “Hôtel Ragatz, hôtel Quellenhof (hôtel des sources), hôtel Rosengarten (jardin des roses), hôtel Freieck, hôtel Schweizerhof, hôtel Tamina, etc.” Reste à savoir si les notes de consommation sont aussi poétiques que les noms des hôtels.
Nous nous dirigeons aussitôt vers le joli bourg de Ragatz (1 900 habitants) : nous approchons de l’un des passages les plus fameux et les plus terribles des Alpes. Ce n’est point de la gorge de la sauvage Tamina, un affluent du Rhin, soit dangereuse pour le touriste ; mais, par le fait même qu’il n’a point à se soucier de sa conservation, il peut mieux sonder de l’oeil le gouffre, et jouir en frissonnant d’un site peut-être sans pareil.
Déjà nous avons dépassé Ragatz ; déjà la vallée se resserre, et les rochers font place à la nature cultivée. Ça et la une petite voiture marche au pas sur la route ; mais la plupart des touristes préfèrent s’enfoncer à pied dans l’étroit passage.
Les rochers cependant se resserrent ; la portion de ciel dont on jouit devient plus étroite ; seule la nature brute et morte accompagne le voyageur vers les autres profonds. La vallée n’est plus que le cours torrentueux et effrayant de la Tamina.
La route serpente le long de la rive gauche ; à mes pieds se précipitent les caux, dont je ne suis séparé que par un talus cacarpé et toujours vertigineux ; à droite je remarque quelques traînées de maigre végétation sur un sol escarpé, halayé par chaque pluie d’orage ; mais enfin les rochers perpendieulaires font aussi leur apparition de ce côté, et occuperont désormais sans partage les deux rives du torrent. Il nous arrive donc souvent de voir les blocs énormes suspendus au-dessus de nos têtes, tandis que les eaux mugissantes exécutent leur valse éternelle sous nos pieds. La lumière devient plus rare ; le rayon de soleil, même en plein midi, est un luxe ; quelques mousses, quelques herbes souffreteuses poussent encore à des rares intervalles sur les parois humides, hautes de deux cent cinquante à trois cent mètres.
Continuons à suivre cet effroyable ravin dont l’embouchure se trouve à Ragatz, à environ quinze lieues du lac de Constance. Le chemin, encore accessible aux voitures, s’enfonce complètement dans le roc vif, comme s’il voulait fuir les abîmes inévitables. Maint touriste ne voit qu’avec terreur le fond où se précipitent les eaux, sur un lit formé de cailloux noirâtres, complètement différent des parois calcaires, veinées de quartz, qui forment le gouffre. Lorsque le torrent tombe perpendiculairement, l’écume jaillit jusqu’aux pieds du passant. La route est étroite ; si donc deux voiture s’y rencontrent, il faut que l#une d’elles approche de l’abîme, et que l’autre frise les rochers pendants ; ceux-ci se touchent, est c’est un moment d’émotion à subir. Je conseille à tout voyageur de ne passer qu’à pied en de tels lieux.

(F. A. Robischung, Un touriste alpin à travers la forêt de Bregenz et la Via Mala (1881))