La Pêche miraculeuse (4)

(…) Nous entrâmes dans la petite allée sombre, et bientôt maître Andreusse, qui marchait le premier, s’étant retourné, me dit à l’oreille:
«Attention, Christian!»
En même temps il poussa la porte, et sous les jambons, les harengs et les andouilles suspendus aux poutres noires, j’aperçus une centaine d’hommes assis autour de longues tables; rangées à la file; les uns accroupis comme des magots, les épaules arrondies; d’autres, les jambes écartées, le feutre sur l’oreille, le dos contre le mur, lançant au plafond des nuages de fumée tourbillonnante.
Ils avaient tous l’air de rire, les yeux à demi fermés, les joues bridées jusqu’aux oreilles, et semblaient plongés dans une sorte de béatitude profonde.
A droite, une large cheminée flamboyante envoyait ses traînées de lumière d’un bout de la salle à l’autre; de ce côté, la vieille Judith, longue et sèche comme un manche à balai, la figure empourprée, agitait au milieu des flammes une grande poêle où pétillait une friture.
Mais ce qui me frappa surtout, ce fut Hérode Van Gambrinus lui-même, assis dans son comptoir, un peu à gauche, tel que me l’avait dépeint maître Andreusse, les manches de sa chemise retroussées jusqu’aux épaules sur ses bras velus, les coudes au milieu des chopes luisantes, les joues relevées par ses poings énormes, son épaisse tignasse rousse ébouriffée et sa longue barbe jaunâtre tombant à flots sur sa poitrine. Il regardait d’un oeil rêveur la Pêche miraculeuse, suspendue au fond de la taverne, juste au-dessus de la petite horloge de bois.
Je le considérais depuis quelques secondes, lorsque, au dehors, non loin de la ruelle des Trois-Sabots, la trompe du watchmann se fit entendre, et dans le même instant, la vieille Judith, agitant sa poêle, se prit à dire d’un ton ironique:
«Minuit! Depuis douze jours le grand peintre Van Marius repose sur la colline d’Osterhaffen, et le vengeur n’arrive pas.
- Le voici!…» s’écria Cappelmans en s’avançant au milieu de la salle.
Tous les yeux se fixèrent sur lui, et Gambrinus, ayant tourné la tête, se prit à sourire en se caressant la barbe.
«C’est toi, Cappelmans? dit-il d’un ton goguenard. Je t’attendais. Tu viens chercher la Pêche miraculeuse“!
- Oui, répondit maître Andreusse, j’ai promis à Van Marius de terminer son chef-d’oeuvre; je le veux, et je l’aurai!
- Tu le veux et tu l’auras! reprit l’autre; c’est bientôt dit, camarade. Sais-tu que je l’ai gagné, moi, la cruche au poing?
- Je le sais. Et c’est la cruche au poing que j’entends le reprendre.
- Alors tu es bien décidé à jouer la grande partie?
- Oui, j’y suis décidé. Que le Dieu juste me soit en aide. Je tiendrai ma parole, ou je roulerai sous la table!»
Les yeux de Gambrinus s’illuminèrent:
«Vous l’avez entendu, s’écria-t-il en s’adressant aux buveurs, c’est lui qui me défie: qu’il soit fait selon sa volonté!»
Puis se tournant vers maître Andreusse:
«Quel est ton juge?
- Mon juge est Christian Rebstock,» dit Cappelmans en me faisant signe d’approcher.
J’étais ému, j’avais peur.
Aussitôt l’un des assistants, Ignace Van den Brock, bourgmestre d’Osterhaffen, coiffé d’une grande perruque de chiendent, tira de sa poche un papier, et d’un ton de pédagogue il lut:
«Le toâgt des biberons a droit au linge blanc,
«au verre blanc, à la blanche chandelle:
«qu’on le serve!»
Et une grande fille rousse vint déposer ces choses à ma droite.
«Quel est ton juge, à toi? demanda maître Andreusse.
- Adam Van Rasimus.»
Cet Adam Van Rasimus, le nez fleuri, l’échine courbée et l’oeil en coulisse, vint prendre place à côté de moi. On le servit de même.
Cela fait, Hérode, tendant sa large main par-dessus le comptoir à son adversaire, s’écria:
«N’emploies-tu ni sortilège ni maléfice?
- Ni sortilège ni maléfice, répondit Cappelmans.
- Es-tu sans haine contre moi?
- Quand j’aurai vengé Fritz Coppélius, Tobie Vogel le paysagiste, Roëmer, Nickel Brauer, Diderich Vinkelmann, Van Marius, tous peintres de mérite noyés par toi dans l`aele et le porter, et dépouillés de leurs oeuvres, alors je serai sans haine.»
Hérode partit d’un immense éclat de rire; et les bras étendus, ses larges épaules rejetées en arrière contre le mur:
«Je les ai vaincus la cruche au poing, s’écria-t-il, honorablement et loyalement, comme je vais te vaincre toi-même. Leurs oeuvres sont devenues mon bien légitime; et quant à ta haine, je m’en moque et je passe outre. – Buvons!»
Alors, mes chers amis, commença une lutte telle qu’on n’en cite pas deux comparables, de mémoire d’homme, en Hollande, et dont il sera parlé dans les siècles des siècles, s’il plaît au Seigneur Dieu: le blanc et le noir étaient aux prises; les destins allaient s’accomplir!
Une tonne d’aele fut déposée sur la table, et deux pots d’une pinte furent remplis jusqu’au bord. Hérode et maître Andreusse vidèrent chacun le leur d’un trait. Ainsi de suite de demi-heure en demi-heure, avec la régularité du tic-tac de l’horloge, jusqu’à ce que la tonne fût vide.
Après l’aele on passa au porter, et du porter au lambic.
Vous dire le nombre de barils de bière forte qui furent vidés dans cette bataille mémorable me serait facile: le bourgmestre Van den Brock en a consigné le chiffre exact sur le registre de la commune d’Osterhaffen, pour l’enseignement des races futures; mais vous refuseriez de me croire, cela vous paraîtrait fabuleux.
Qu’il vous suffise de savoir que la lutte dura deux jours et trois nuits. Cela ne s’était jamais vu!
Pour la première fois, Hérode se trouvait en face d’un adversaire capable de lui tenir tête; aussi, la nouvelle s’en étant répandue dans le pays, tout le monde accourait à pied, à cheval, en charrette: c’était une véritable procession; et comme beaucoup ne voulaient pas s’en retourner avant la fin de la lutte, il se trouva qu’à partir du deuxième jour, la taverne ne désemplit pas une seconde; à peine pouvait-on se mouvoir, et le bourgmestre était forcé de frapper sur la table avec sa canne et de crier:
«Faites place!» pour qu’on laissât passer les garçons de cave apportant les barils sur leurs épaules.
Pendant ce temps-là, maître Andreusse et Gambrinus continuaient de vider leurs pintes avec une régularité merveilleuse.
Parfois, récapitulant dans mon esprit le nombre de moos qu’ils avaient bus, je croyais faire un rêve et je regardais Cappelmans le coeur serré d’inquiétude; mais lui, clignant de l’oeil, s’écriait aussitôt en riant:
«Eh bien, Christian, ça marche! Bois donc un coup pour te rafraîchir.»
Alors je restais confondu.
«L’âme de Van Marius est en lui, me disais-je; c’est elle qui le soutient!»
Quant à Gambrinus, sa petite pipe de vieux buis aux lèvres, le coude sur le comptoir et la joue dans la main, il fumait tranquillement, comme un honnête bourgeois qui vide sa chope le soir, en songeant aux affaires de la journée.
C’était inconcevable. Les plus rudes buveurs eux-mêmes n’y comprenaient rien.
Le matin du troisième jour, avant d’éteindre les chandelles, voyant que la lutte menaçait de se prolonger indéfiniment, le bourgmestre dit à Judith d’apporter le fil et l’aiguille pour la première épreuve.
Aussitôt il se fit un grand tumulte; tout le monde se rapprochait pour mieux voir. (…)