La cathédrale de Cologne (4)

IV

Montagne de granit, cathédrale pensée,
Où se meut tout un monde ainsi qu’une odyssée
De la terre et du ciel!
Pyramide chrétienne, entassement immense,
Où l’éternel présent sans cesse recommence
L’avenir éternel!

Dôme, palais de Dieu, comme, en ses nuits de flamme,
Le poëte parfois le bâtit dans son âme,
Architecte jaloux du monument vermeil
Qui jaillit maçonné de grands blocs de pensée,
Et dont la tête, au fond de l’infini dressée,
Assiste, avant l’aurore, au lever du soleil!

Six siècle tour à tour, de leurs mains acharnées,
Ont sur ton dos de pierre entassés leurs années,
O vieux temple germain!
Sans que leur fardeau pèse à ta voûte béante.
Atlas aurait ployé son épaule géante
Sous leur poids surhumain.

Rien n’a pu t’ébranler, ô formidable ouvrage!
Ni le souffle des vents, ni l’aile de l’orage.
On dirait qu’à tes pieds le temps s’est arrêté;
Il ébrèche sa faux sur tes angles de pierre,
Et les vagues des ans s’y brisent en poussière
Comme le flot humain contre l’éternité.
Vingt générations ont passé sur tes dalles,
Evêques, empereurs, rois, qui sous leurs sandales
Courbaient l’humanité.
Tu les a vus briller tous ces astres du monde,
Si vains de leur néant, sous ton arche profonde,
Où Dieu seul est resté.

Ta fore gigantesque, ainsi qu’un mont sublîme,
Touche des deux côtés le fond du double abîme ;
Et sur tes noirs pignons, de brumes pavoisés,
Le vautour, en passant, craint d’abattre ses ailes,
Quand le soleil au soir allume tes prunelles
Et change en astres d’or tes vitraux embrasés.

Monuments merveilleux, vaste ruche de pierre,
Où bourdonne toujours le bruit de la prière
Et que rien n’égala,
On t’admire au couchant, on t’admire à l’aurore ;
Et tu n’es cependant rien qu’une ébauche encore! –
Mais, quand tu seras là

Avec tes séraphins aux têtes étoilées,
Et tes anges rêveurs, et tes vierges voilées,
Et tes martyrs, le front cerclé d’un nimbe ardent,
Les uns graves, le cour plein de hautes pensées
Dont ils suivent au ciel les ailes élancées,
Et les autres muets et parlant cependant ;

Quand la foi sainte aura, montant de cime en cime,
Mis, comme un diadème, à ton faîte sublîme
L’image de la croix,
Et qu’enfin achevée, immense et magnifique,
Tu porteras au front ce signe pacifique
Des peuples et des rois ;

Quand tu t’élanceras rayonnante, inouïe,
Comme une fleur superbe et tout épanouie ;
Quand tes clochers, dressant leurs aiguilles dans l’air
Et déchirant les plis du manteau des nuages,
Vaincront avec leur voix le bruit des grands orages,
Et croiseront au ciel leur flèche avec l’éclair ;

Quand tu seras debout, reine du vaste espace,
Regardant à tes pieds, où toute chose passe,
Le monde inférieur,
Dominant de tes tours, dans la nue abritées,
Les montagnes du Rhin par la foudre sculptées,
Ce burin du Seigneur, –

Strasbourg sera jaloux ; de Cordoue à Séville
Un sourd gémissemet ira de ville en ville :
“Le savez-vous, ma sœur? notre règne finit.”
Triste et penchée au bord de l’Escaut, son grand fleuve,
Anvers regardera pleurer, comme une veuve,
Sa cathédrale en deuil dans ses murs de granit

On n’aura jamais vu rien de pareil au monde,
L’œil aura peine à suivre en sa hauteur profonde
Ton fût aérien.
Grenade gémira dans ses palais mauresques,
Et se dira, croisant ses bras chevaleresques :
“Mon Alhambra n’est rien!”

Montagnes du désert, aiguilles, pyramides,
Qu’assiège le simoun avec les vents numides,
Piliers d’Eléphantine aujourd’hui renversés,
Obélisques géans où le vautour qui passe
Descend et vient tenir ses haltes dans l’espace,
Te criront d’une voix : “Tu nous as surpassés!”

Athènes brisera ses mornes Prophylées,
Pæstum ira pleurant ses voûtes écroulées
Dont rien n’a survécu ;
Michel-Ange jaloux, de sa base de pierre
Voudra faire tomber le dôme de Saint-Pierre ;
Car tu l’auras vaincu!

(André van Hasselt)

La cathédrale de Cologne (3)

III

Des siècles entiers, artiste magnifique,
Tu restas endormi du sommeil pacifique
Que le chevet glacé des tombeaux donne aux morts.
Mais, du double linceul où le temps fit descendre,
Pour les cacher au monde, et ta gloire et ta cendre,
Grand homme, voici que tu sors!

Voici qu’enfin ton nom magique,
Comme un signe victorieux,
Au Panthéon de la Belgique
Vient resplendir à tous les yeux.
Lui, dont chercha long-temps notre âge
Les lettres d’or sur chaque page
Des vieilles archives du Rhin,
Du sépulcre de notre histoire
Il ressuscite plein de gloire,
Comme un fantôme souverain

L’oubli, lorsque la mort t’eut mis dans ton suaire,
T’enferma tout entier dans son morne ossuaire ;
Et quand le voyageur, à genoux, demendait
“Quelle ain t’a bâtie, ô cathédrale sainte
Qui de Cologne emplis presque toute l’enceinte?”
Ton œuvre seule répondait ;

L’œuvre éclose dans ton génie,
Dont ta main voulut jusqu’aux cieux
Tordre la spirale infinie
Comme un chemin mystérieux,
Et qui, parlant sa langue austère
A tous les peuples de la terre,
De l’Orient et du Couchant,
Déroule dans la nue altière
Son vaste poëme de pierre
Dont chaque colonne est un chant. (…)

(André van Hasselt)

La cathédrale de Cologne (2)

II

L’histoire, fleuve immense, où roule,
Avec de sourd mugissemens,
Sous le flot des hommes en foule,
Le gravier des évènemens.
Dans son lit aux rumeurs profondes,
Il charrie au cours de ses ondes
Les nations, les rois, les mondes,
Dont lui seul a le souvenir;
Et, pleins d’éclairs ou de ténèbres,
Les noms fameux, les noms célèbres,
Flottent dans ses vagues funèbres,
Vers l’océan de l’avenir.

Les préjugés et les croyances,
Les erreurs et les vérités,
Les rêves comme les sciences,
Les ombres comme les clartés :
Lois mortes, couronnes brisées,
Haillons de grandeurs méprisées,
Géans devenus des risées,
Débris de sépulcre et d’autel,
Gloire qui croule ou qui rayonne,
Tout se confond, tout tourbillonne
Dans ce lourd torrent qui bouillonne
Sous le souffle de l’Eternel.

Il va toujours ; rien ne l’arrête.
Chaque siècle y tombe à son tour,
Tout est sa proie et sa conquête.
Pour lui le passé n’est qu’un jour.
Il rattache au couchant l’aurore ;
Il pourrait nous dire, on l’ignore,
Ce qu’en l’œuvre humaine élabore
Le grand ouvrier Jéhova.
Il a la clé de chaque doute,
Et parfois révèle, en sa route,
Un mot au penseur qui l’écoute,
Sur ce qui vient ou qui s’en va.

Comme un bruit de l’Apocalypse
Il fait tonner sa grande voix.
Etoile ou peuple qui s’éclipse
Y vont s’engloutir à la fois.
Dans sa vague d’ombres remplie,
Plus d’une gloire qu’on oublie
Bien long-temps roule ensevelie,
Et dort des siècles de sommeil ;
Le flot sous un autre s’efface ;
Puis, s’il revient à la surface,
Le soleil lui fait à la face
Flamboyer un rayon vermeil.

Le voilà! c’est la chose ou l’homme
Qui renaît au jour ébloui.
Le monde regarde, le nomme,
Et bat des mains, criant : “C’est lui!”
Comme un plongeur qui sort de l’onde,
De la profondeur inféconde
Du tourbillon qui toujours gronde,
Il monte, une lumière au front.
Le voilà! C’est ton nom sublime
Qui des entrailles de l’abîme,
Aux cris de la foule unanime,
Jaillit, ô Gérard de Saint-Trond! (…)

(André van Hasselt)

La cathédrale de Cologne

I

O Rhin! ô Nil du Nord! ô fleuve d’Allemagne!
O vieux Rhin, dont le flot baptisa Charlemagne,
Le géant souverain,
Qui, façonnant l’Europe au moule de son rêve,
Se tailla son empire au tranchant de son glaive
Avec son bras d’airain !

Frère de l’autre Nil, avec tes rochers sombres,
Qui sur ton vert miroir entrechoquent leurs ombres,
Pyramides que Dieu te bâtit de sa main,
De tout ce qui fut grand les bords gardent les traces,
Rempart des nations, limite des deux races,
Borne du monde frank et du monde germain!

Tous les peuples, du bruit de leurs clairons sauvages,
Ont, comme une tempête, ébranlé tes rivages
Aux pitons verdoyans ;
Et, depuis deux mille ans, le burin des épées
Grave pour l’avenir toutes ses épopées
Sur tes pics flamboyans.

Le sang de Tolbiac a rougi ton écume,
Où du nom d’Attila l’éclair encore fume.
Sur tes monts de granit Rome brisa son char,
Et tous les conquérans sous qui trembla le monde
Sont venus abreuver leurs coursiers dans ton onde :
Charlemagne, Clovis, Napoléon, César.

Barberousse, endormi comme un aigle en son aire,
Ecoute, en frémissant, dans son lit centenaire
Ton murmure grondant ;
Car l’avenir du monde un jour doit se débattre
Sur tes bords, ô vieux Rhin, artère qui fait battre
Le pouls de l’Occident!

Tes souvenirs féconds font rêver les poëtes,
Tous le passé leur parle en tes roches muettes;
Et le penseur, l’oreille attentive à ta voix,
Dans ton flot large et vert voit des foudres reluire,
Et dans tes profondeurs entend, la nuit, bruire
Quelque chose de grave et de sombre à la fois.

C’est la voix, c’est le bruit des races écoulées,
Des générations par les siècles roulées
Dans ton gouffre obscurci.
C’est la vaste rumeur du crime et de la gloire,
Dont l’écho se prolonge en tes vagues. – L’histoire
Est un grand fleuve aussi. (…)

Das Gedicht von André van Hasselt (1806 – 19874) über den Kölner Dom und den “Nil des Nordens”, eine der seltenen belgischen Rheinhymnen, besteht aus insgesamt vier Abschnitten. Fortsetzung folgt.