La Pêche miraculeuse (5)
(…) D’après les règles de la grande partie, celui des deux combattants qui sort victorieux de cette épreuve a le droit de choisir la boisson qui lui convient, et de l’imposer à son adversaire.
Hérode avait déposé sa pipe sur le comptoir. Il prit le fil et l’aiguille que lui présentait Van den Brock, et, soulevant sa lourde masse, les yeux écarquillés, le bras haut, il ajusta; mais, soit que sa main fût réellement alourdie, ou que le vacillement des chandelles lui troublât la vue, il fut obligé de s’y reprendre à deux fois, ce qui parut faire une grande impression sur les assistants, car ils se regardèrent entre eux tout stupéfaits.
«A votre tour, Cappelmans!» dit le bourgmestre.
Alors maître Andreusse se levant, prit l’aiguille, et du premier coup il passa le fil.
Des applaudissements frénétiques éclatèrent dans la salle; on aurait dit que la baraque allait s’écrouler.
Je regardai Gambrinus: sa large figure charnue était bouffie de sang, ses joues tremblaient.
Au bout d’une minute, le silence étant rétabli, Van den Brock frappa trois coups sur la table et s’écria d’un ton solennel:
«Maître Cappelmans, vous êtes glorieux en Bacchus!… Quelle est votre boisson?
- Du skidam! répondit maître Andreusse, du vieux skidam! Tout ce qu’il y a de plus vieux et de plus fort!»
Ces mots produisirent un effet surprenant sur le tavernier.
«Non! non! s’écria-t-il; de la bière, toujours de la bière: pas de skidam.»
Il s’était levé tout pâle.
«J’en suis fâché, dit le bourgmestre d’un ton bref; mais les règles sont formelles: qu’on apporte ce que veut Cappelmans.»
Alors Gambrinus se rassit comme un malheureux qui vient d’entendre prononcer sa condamnation à mort, et l’on apporta du skidam de l’an XXII, que nous goûtâmes, Van Rasimus et moi, afin de prévenir toute fraude ou mélange.
Les verres furent remplis et la lutte continua.
Toute la population d’Osterhaffen se pressait aux fenêtres.
On avait éteint les chandelles. Il faisait grand jour.
A mesure que la lutte approchait du dénoûment fatal, le silence devenait plus grand. Les buveurs, debout sur les tables, sur les bancs, les chaises, les tonnes vides, regardaient attentifs.
Cappelmans s’était fait servir une andouille et mangeait de bon appétit; mais Gambrinus ne se ressemblait plus à lui-même; le skidam le stupéfiait! Sa large face cramoisie se couvrait de sueur, ses oreilles prenaient des teintes violettes, ses paupières s’abaissaient, s’abaissaient. Parfois un tressaillement nerveux lui faisait relever la tête; alors, les yeux tout grands ouverts, la lèvre pendante, il regardait d’un air hébété ces figures silencieuses pressées les unes contre les autres; puis il prenait sa cruche à deux mains et buvait en râlant.
Je n’ai rien vu de plus horrible en ma vie. Tout le monde comprenait que la défaite du tavernier était certaine.
«Il est perdu! se disait-on. Lui qui se croyait invincible, il a trouvé son maître; encore une ou deux cruches, et tout sera fini!»
Cependant quelques-uns prétendaient le contraire; ils affirmaient qu’Hérode pouvait tenir encore trois ou quatre heures, et Van Rasimus offrait même de parier une tonne d’aele, qu’il ne roulerait sous la table que vers le coucher du soleil; lorsqu’une circonstance, en apparence insignifiante, vint précipiter le dénoûment.
Il était près de midi.
Le garçon de cave Nickel Spitz emplissait les cruches pour la quatrième fois.
La grande Judith, après avoir essayé de mettre de l’eau dans le skidam, venait de sortir tout en larmes; on l’entendait pousser des gémissements lugubres dans la chambre voisine.
Hérode sommeillait.
Tout à coup la vieille horloge se mit à grincer d’une façon bizarre, les douze coups sonnèrent au milieu du silence; – puis le petit coq de bois, perché sur le cadran, battit des ailes et fit entendre un ko-ko-ri-ko prolongé.
Alors, mes chers amis, ceux qui se trouvaient dans la salle furent témoins d’une scène épouvantable.
Au chant du coq, le tavernier s’était levé de toute sa hauteur, comme poussé par un ressort invisible.
Je n’oublierai jamais cette bouche entr’ouverte, ces yeux hagards, cette tête livide de terreur.
Je le vois encore étendre les mains pour repousser l’affreuse imago. Je l’entends qui s’écrie d’une voix strangulée:
«Le coq! oh! le coq!…»
Il veut fuir… mais ses jambes fléchissent!… et le terrible Hérode Van Gambrinus tombe comme un boeuf sous le coup de l’assommoir, aux pieds de maître Andreusse Cappelmans.
III
Le lendemain,vers six heures du matin, Cappelmans et moi nous quittions Osterhaffen, emportant la Pêche miraculeuse.
Notre rentrée à Leyde fut un véritable triomphe; toute la ville, prévenue de la victoire de maître Andreusse, nous attendait dans les rues, sur les places: on aurait dit un dimanche de kermesse; mais cela ne parut faire aucune impression sur l’esprit de Cappelmans. Il n’avait pas ouvert la bouche tout le long de la route, et semblait préoccupé.
A peine arrivé chez lui, son premier soin fut de consigner sa porle:
«Christian, me dit le brave homme en se débarrassant de sa grosse houppelande, j’ai besoin d’être seul; retourne chez ta tante et tâche de travailler. Quand le tableau sera fini, j’enverrai Kobus te prévenir.»
Il m’embrassa de bon coeur et me poussa doucement dehors.
Ce fut un beau jour, lorsque, environ six semaines plus tard, maître Andreusse vint me prendre lui-même chez dame Catherine et me conduisit dans son atelier.
La Pêche miraculeuse était suspendue contre le mur, en face des deux hautes fenêtres.
Dieu, quelle oeuvre sublime! Est-il possible qu’il soit donné à l’homme de produire de telles choses!… Cappelmans avait mis là tout son coeur et tout son génie: l’âme de Van Marius devait être satisfaite.
Je serais resté jusqu’au soir, muet d’admiration, devant cette toile incomparable, si le vieux maître, me frappant tout à coup sur l’épaule, ne m’avait dit d’un ton grave:
«Tu trouves cela beau, n’est-ce pas, Christian? Eh bien, Van Marius avait encore une douzaine de chefs-d’oeuvre pareils dans la tête. Malheureusement, il aimait trop d’aele triple et le skidam; son estomac l’a perdu! C’est notre défaut, à nous autres Hollandais. Tu es jeune, que cela te serve de leçon; – le sensualisme est l’ennemi des grandes choses!» FIN.
