Un fleuve devrait naître en public

„Que serait la terre sans les fleuves ? Les ponts fluviaux même les plus beaux perdraient les trois quarts de leur charme. On ne saurait plus au-dessus de quoi les bâtir. Louis XIV, au moment de passer le Rhin, se trouverait en face d’un terrain vague. Où se videraient les égouts de Paris ? Ou se suiciderait le comptable infidèle ? Le manque d’eau douce multiplierait les ravages de l’alcoolisme. On ne pourrait plus espérer revoir, comme au bon temps de 1910, le facteur distribuer le courrier en périssoire dans les boîtes de la rue Jacob.
On voit par là l’importance des fleuves. Ils vont tous se jeter dans la mer. C’est pourquoi ils naissent en montagne ; pour n’avoir pas de pente à remonter. On trouve, par exemple, en Haute-Loire, une dizaine de « vraies sources de la Loire ». Une petite fille fut refusée au Puy à son certificat d’études pour avoir dit que la Loire naissait « chez son papa ». C’était pourtant la vérité. La Loire sort dans ce pays d’un robinet d’étable. Il y a là une grosse imprudence de la part du gouvernement. Il suffirait que le propriétaire eut à se venger d’un batelier, disons d’Orléans pour qu’il ferme ce robinet. Voilà un fleuve à sec, le plus important de France. Les bateaux s’échouent dans les sables ; l’eau manque sur l’évier de la cuisine. Les femmes pleurent, les hommes sont aigris. Le gouvernement ne devrait jamais permettre aux fleuves de prendre naissance chez des particuliers. Un fleuve devrait naître en public.
La Seine est un fleuve historique. Et la Providence a voulu qu’elle arrose notre capitale. Si bien que le fleuve le plus célèbre de la France passe par sa plus illustre ville (c’est ce qu’on appelle le miracle français). Elle y coule entre deux remparts de vieilles pierres, de vieux livres et de jeunes peupliers, irisées de tâches de mazout sur lesquelles flotte une épluchure de mandarine.
Sous les ponts, les clochards, à plat ventre, rampent lentement, le bras tendu, vers un litre de rouge. L’eau sent le comptable suicidé.
Le soleil brille.
Et c’est ainsi qu’Allah est grand.“

(Alexandre Viallate, Chroniques de la Montagne 1962-1971)


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