Victor Tissot über Düsseldorf, Heinrich Heine und Herrn Kinz (2)

C’est de ces fenêtres que Heine vit la marche des troupes françaises, “cè joyeux peuple de la gloire qui traversa le monde en chantant et en faisant sonner sa musique les visages graves et sereins des grenadiers, les bonnets d’ours, les cocardes tricolores, les baïonnettes étincelantes, les voltigeurs pleins de jovialité et de point d’honneur, et le grand tambour-major tout brodé d’argent, qui savait lancer sa canne à pommeau doré jusqu’au premier étage et ses regards jusqu’au second aux jeunes filles qui l’admiraient, penchées aux fenêtres.”

Le jeune Henri se réjouissait fort d’avoir des soldats à loger à la maison, ce qui ne faisait pas précisément le bonheur de sa mère.

A l’arrivée des Français, il courut à la place du Marche. Là, il lui sembla que l’univers avait été badigeonné à neuf; un nouvel écusson pendait à l’hôtel de ville, les balcons étaient recouverts de draperies de velours brodé; des grenadiers français montaient la garde, messieurs les vieux conseillers avaient revêtu des visages souriants et leur habit des dimanches; ils se regardaient à la française et se disaient “Bonjour!” De toutes les fenêtres regardaient les dames; des bourgeois curieux et des soldats bien luisants couvraient la place et lui, ainsi que d’autres enfants grimpés sur le grand cheval de l’Electeur, regardaient toute cette foule tumultueuse. Le balcon se remplit de messieurs bariolés, de drapeaux, de trompettes, et M. le bourgmestre, dans son habit rouge, lut un discours dans lequel on disait qu’on voulait rendre tous les Allemands heureux. A ces mots, les trompettes sonnèrent, les drapeaux s’agitèrent, les tambours roulèrent et les vivats retentirent de toutes parts. Le petit Heine, lui aussi,cria: “Vivat!” tout en s’accrochant à la perruque du vieil Electeur.

Cette précaution lui était nécessaire, car la tête lui tournait. “Je croyais, dit-il, voir tous ces gens marcher sur la tête, parce que le monde était sens dessus dessous, lorsque le vieil Electeur me dit tout bas : ”Tiens-toi ferme à la vieille perruque.” Et ce ne fut qu’au bruit du canon qui résonnait sur les remparts, que je revins à moi et que je redescendis lentement du cheval électoral.”

De retour à la maison, il dit à sa mère “On veut nous rendre tous heureux, c’est pourquoi il n’y a pas d’école aujourd’hui.”

M. Kinz ne nous fit grâce ni d’un coin, ni d’une fenêtre. Après nous avoir montré la maison donnant sur la rue, il nous conduisit par une sorte de couloir dans un pavillon à droite du jardin : “Voyez ce peuplier, regardez comme il est grand, s’écria-t-il, c’est le père Heine qui l’a planté le jour même de la naissance de son Henri!”

M. Kinz, heureux d’avoir sous la main un admirateur de “son poète”, nous abreuvait de citations, et en nous reconduisant jusqu’à la porte, il se plaignit de la froideur et de l’ingratitude des gens de Dusseldorf, qui avaient toujours montré une grande indifférence pour l’enfant glorieux de leur cité.

La conversation ayant glissé peu à peu sur le terrain politique, M. Kinz nous rappela que Henri Heine avait fait ses études en partie en français au lycée de Dusseldorf, dont les maîtres allemands avaient été congédiés à la suite de l’occupation française. Quand les internes sortaient, ils portaient le chapeau à la Bonaparte et étaient habillés d’une tunique grise avec le collet rouge.

Heine était externe; grâce à cette heureuse circonstance, il se lia avec le tambour Legrand, dont il a raconté la touchante histoire.

“Parbleu, dit-il, que ne dois-je pas au tambour français qui logea si longtemps chez mon père par billets de logement, qui avait la mine d’un diable et qui était bon comme un ange et surtout qui tambourinait si bien. C’était une petite figure mobile avec une noire et terrible moustache, sous laquelle s’avançaient fièrement deux grosses lèvres rouges, tandis que ses yeux de feu tiraillaient de tous côtés.”

“Moi, petit enfant, je tenais à lui comme un grateron, et je l’aidais à rendre ses boutons luisants comme des miroirs, et à blanchir son gilet avec de la craie, car M. Legrand voulait plaire. Et je le suivais au corps de garde, à l’appel, à la parade ce n’était alors que joie et retentissement des armes!…”

Henri Heine était devenu sujet de Napoléon Ier ; plus tard, il s’amusait à appeler Napoléon III “son légitime souverain, qui, n’ayant jamais abdiqué, ne cesse d’être le maître de droit de ses Etats occupés par la Prusse”

Allons, dis-je à M. Kinz, je vois bien que vous autres Rhénans, vous ne serez jamais que des demi-Prussiens!

- Oh ça, c’est vrai, c’est vrai, me répondit le boucher en riant, mais nous sommes Allemands, très bons Allemands, cela suffit. A Dusseldorf, à Cologne, à Bonn, à Heidelberg même, il n’y a pas chez le peuple cette haine brutale du Français, qui rend si pénible et si humiliant le séjour de ceux qui ne parlent pas cette langue à Berlin et dans les autres villes de la Prusse. Les Rhénans ne sont pas passionnés en politique, et ils ne peuvent effacer l’histoire, oublier ce que leur pays était avant l’arrivée des Français.

Il y avait des villes d’empire gouvernées par des patricien rapaces et ignorants, qui pressuraient le peuple et la bourgeoisie; il y avait des villes ecclésiastiques comme Cologne, où les rues étaient encombrées de tas de fumier, où, la nuit, on allait à tâtons, sans éclairage, comme dans une cave, et où des compagnies de mendiants faisaient irruption dans les maisons particulières quand les aumônes avaient été trop parcimonieuses il y avait encore des fiefs de chevalerie exploités par de vrais chevaliers d’industrie. Entre tous ces petits Etats, c’étaient des querelles, des combats continuels. On se rencontrait dans les foires et les marchés, qui dégénéraient en sanglantes bagarres.

A l’arrivée des Français, tout ce monde archéologique s’écroule, et la fête de “l’Union fraternelle avec la nation française” est solennellement célébrée dans toutes les villes du Rhin. Les jeunes gens et les jeunes filles adoptèrent les couleurs tricolores, ces couleurs que la Prusse interdit aujourd’hui de porter aux Français de l’Alsace.

Dusseldorf, surtout, a été agrandi et embelli par les ordres de Napoléon Ier. On voit encore son portrait dans beaucoup de maisons, faisant pendant à celui de Frédéric-le-Grand.

Cela ne veut pas dire cependant qu’en temps de guerre les Rhénans ne se battraient pas moins vigoureusement contre la France que les Prussiens mais, en temps de paix, il est facile ici de vivre en bon accord.”

(aus: Victor Tissot, De Paris à Berlin : mes vacances en Allemagne (1886))


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