Mme de Staël über den Rhein (2)

“Les premières impressions qu`on reçoit en arrivant dans le nord de l`Allemagne, surtout au milieu de l`hiver, sont extrêmement tristes; et je ne suis pas étonnée que ces impressions aient empêché la plupart des Français que l`exil a conduits dans ce pays, de l`observer sans prévention. Cette frontière du Rhin est solennelle; on craint, en la passant, de s`entendre prononcer ce mot terrible: Vous êtes hors de France. C`est en vain que l`esprit juge avec impartialité le pays qui nous a vus naître, nos affections ne s`en détachent jamais; et quand on est contraint à le quitter, l`existence semble déracinée, on se devient comme étranger à soi-même. Les plus simples usages, comme les relations les plus intimes; les intérêts les plus graves, comme les moindres plaisirs, tout était de la patrie; tout n`en est plus. On ne rencontre personne qui puisse vous parler d`autrefois, personne qui vous atteste l`identité des jours passés avec les jours actuels; la destinée recommence, sans que la confiance des premières années se renouvelle;  l`on change de monde, sans avoir changé de cœur. Ainsi l`exil condamne à se survivre; les adieux, les séparations, tout est comme à l`instant de la mort, et l`on y assiste cependant avec les forces entières de la vie.
J`étais, il y a six ans, sur les bords du Rhin, attendant la barque qui devait me conduire à l`autre rive; le temps était froid, le ciel obscur, et tout me semblait un présage funeste. Quand la douleur agite violemment notre âme, on ne peut se persuader que la nature y soit indifférente; il est permis à l`homme d`attribuer quelque puissance à ses peines: ce n`est pas de l`orgueil, c`est de la confiance dans la céleste pitié. Je m`inquiétais pour mes enfants, quoiqu`ils ne fussent pas encore dans l`âge de sentir ces émotions de l`âme qui répandent l`effroi sur tous les objets extérieurs. Mes domestiques français s`impatientaient de la lenteur allemande, et s`étonnaient de n`être pas compris quand ils parlaient la seule langue qu`ils crussent admise dans les pays civilisés. Il y avait dans notre bac une vieille femme allemande, assise sur une charrette; elle ne voulait pas en descendre même pour traverser le fleuve. «Vous êtes bien tranquille! lui dis-je. — Oui, me répondit-elle, pourquoi faire du bruit?» Ces simples mots me frappèrent; en effet, pourquoi faire du bruit? Mais quand des générations entières traverseraient la vie en silence, le malheur et la mort ne les observeraient pas moins, et sauraient de même les atteindre.
En arrivant sur le rivage opposé, j`entendis le cor des postillons, dont les sons aigus et faux semblaient annoncer un triste départ vers un triste séjour. La terre était couverte de neige; des petites fenêtres, dont les maisons sont percées, sortaient les têtes de quelques habitants que le bruit d`une voiture arrachait à leurs monotones occupations; une espèce de bascule, qui fait mouvoir la poutre avec laquelle on ferme la barrière, dispense celui qui demande le péage aux voyageurs de sortir de sa maison pour recevoir l`argent que l`on doit lui payer. Tout est calculé pour être immobile; et l`homme qui pense comme celui dont l`existence n`est que matérielle, dédaignent tous les deux également la distraction du dehors. (…)”

(aus: Oeuvres complètes de Mme de  Staël: De l`Allemagne. Première partie. De l`Allemagne et des moeurs des Allemands. Chapitre XIII. De l`Allemagne du Nord.)


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